De la Martinique à Curaçao
Mardi 10 mars : cela fait 10 jours que nous avons perdu une hélice et l'attendons.
Le concessionnaire Volvo Penta du Marin étant bien achalandé, nous avons pu nous fournir en piéces de rechange et nous en avons profité pour anticiper des travaux prévus lors de l'estivage : de nouveaux câbles de commande moteur sont mis en place, l'étrier réparé au fil de fer est remplacé par un neuf, les coudes et durites d'échappement des 2 moteurs sont changés...
Nous commençons à nous ennuyer, mais notre hélice est livrée, à peine plus d'une semaine de délai contre 10 à 12 jours annoncés : de bonne augure ???
Vite, je la mets en place, en apnée, et jeudi 12 nous démarrons de Martinique vers les ABC (Aruba Bonaire Curaçao) avec un créneau météo cool.

Trop cool même, après 24 heures, le vent mollit et nous ne touchons plus qu'un vent arrière faible, entre 6 et 8 nœuds. Bref nous avançons principalement au moteur avec les voiles qui battent dans la houle.

A 5 nœuds de vitesse ce fut longuet : 3 jours et demi plus tard nous passons la nuit à Bonaire et le lendemain, lundi, nous arrivons à Curaçao :

Nous rêvons des cocktails bleus, sans penser que pendant ces 5 derniers jours le Monde avait changé !
Au wifi du bar du port, nous découvrons notre misère (ou notre inconscience) car nous apprenons que la Colombie et Panama ferment pour les étrangers et que notre fille est confinée en France et ne pourra pas nous y rejoindre : un peu assommés nous réalisons que la destination Panama, doit être abandonnée.
Mardi 17 : Un coup de plus sur la tête : Curaçao est confinée et bloque ses frontières.
''All maritime traffic is prohibited to enter our country with the exception of large commercial (cargo) ships.
Yachting Community: No entry will be granted under any circumstance to any vessel after March 17th of 2020'' : Benjamin M. Allee – Deputy Director MAC Curacao
Si nous tentons une entrée infructueuse dans un autre pays, nous ne pourrons pas revenir.

Nous nous rendons en ville, quasi déserte et nous obtenons une clearance, nous pouvons rester ici 3 mois ...

Retour par l'autre côté du canal, autre style, tout aussi désert !

Les bars et restaurants ferment dès mardi matin donc fini le wifi ….
Nous nous démenons pour trouver une carte SIM locale, et enfin après 36h de trou noir nous pouvons joindre notre tribu : de ce côté tout va bien, ouf !
Je commence à collecter des nouvelles de la situation afin de prendre une décision pour la suite. Notre souhait est de retourner dans l'arc antillais, malgré la difficulté car nous naviguerons contre vents et courant, car pour le moment l'option la moins impossible pour l'estivage du bateau nous semble être Trinidad et Tobago ou Grenade quand ces pays rouvriront leurs frontières.....
Cependant quasi tous les pays des Caraïbes refoulent les nouveaux arrivants et ce, jusqu'à quand ? Ceux encore ouverts, le sont pour combien de temps??
Par exemple, jusqu'à jeudi matin, la Dominique (au Nord de la Martinique) accordait des Clearances d'entrée : fermée maintenant . En résumé, on part et après quelques jours de louvoyage (sans doute hard) en mer, on est refoulé, retour à la case départ (si on est accepté) : la joie ! Donc il vaut mieux rester où nous nous trouvons !
Il y a bien un chantier où laisser Inoui à Curaçao, mais d'après nos premières informations il semblerait que seuls les résidents Hollandais puissent prendre l'avion pour rentrer au pays....

Les Coasts Guards sont sur les dents et contrôlent tous les bateaux, ils en déplacent en zone de quarantaine, et Michel, un de nos voisins français, pas totalement en règle avec les autorités locales, s'est vu notifier son expulsion de Curaçao sous 48h.

Le couteau sous la gorge il s'est démené et a trouvé auprès du Consul, des informations fiables dont il nous a fait profiter. Il existe un accord entre les Pays Bas et la France pour le rapatriement, nous pourrions prendre un avion vers Amsterdam puis la France...
La Martinique est fermée aux arrivées de bateaux mais laisse rentrer les Français.... Nous nous reprenons à rêver de cette destination, je surveille plus attentivement les fenêtres météo...
Vendredi 20 : je me sens comme une girouette en ce moment, car nous venons d'apprendre que les conditions de vie des navigateurs se sont fortement détériorées en Martinique : confinement à bord, nage seulement autorisée autour du bateau, sortie courses alimentaires et santé avec l'attestation écrite....
Du coup, nous préférons être confinés ici : nous n'envisageons donc plus de quitter Curaçao.
Quelques autres équipages français ou francophones, sont coincés comme nous et une vie sociale s'organise dans le mouillage.

Le confinement n'est pas contraignant, soit parce que le nombre de cas est faible sur l'île (3 et les ressortissants rentrant au pays sont quatorzainés dans une structure d'accueil), soit parce que le modèle hollandais est appliqué (recherche de l'immunisation de masse), mais les gestes barrière sont strictement appliqués et les solutions hydro alcooliques abondent...
Donc nos conditions de vie ne sont pas désagréables, seule une absence de lisibilité dans le proche avenir, comme quasi partout dans le monde, nous angoisse un peu.
Un bateau français vient d'arriver, parti de Grenade avant la fermeture des frontières, avec en plus, une place réservée à la Marina de Willemstad. Ce fut pénible pendant plusieurs heures avec les Coasts Guards qui le refoulaient, mais grâce à l'intervention du Consul français, ils ont pu mouiller en zone de quarantaine. Nous allons leurs proposer de l'aide et/ou du ravitaillement.
Finalement deux jours plus tard, ils sont autorisés à rejoindre la Marina.
Le bateau de Michel, (le copain expulsé) n'avait pas navigué depuis 2 ans, nous l'aidons à le préparer, d'autant que si Michel a une pêche d'enfer, il a quand même 82 ans !
Lors de ses démarches, il avait rencontré 2 militaires français en vacances à Curaçao et qui avaient des difficultés à rejoindre leurs Corps en Guyane. Seule solution : des vols Curaçao Amsterdam, puis Paris, puis Martinique puis Guyane, à leurs frais. Michel les embarque, de même que d'autres militaires ou policiers martiniquais, envoyés par le Consul : en tout 7 équipiers, voire plutôt passagers, car aucun n'a fait de la voile.....

J'ai nettoyé ses carènes (un vrai royaume de Bob l'éponge) en apnée, en fait j'ai enlevé le plus gros à la spatule et après plus d'une heure j'ai du arrêter, exténué !
Je me suis attaqué au pilote automatique en panne et j'ai réussi à le faire fonctionner en mode dégradé ; du coup, après le carénage du matin, je suis devenu un Héros local.
Il prête son annexe à ses passagères militaires, qui la crèvent sur une vis d'un ponton bois : j'ai donné un cours et fourni du matériel pour la réparation d'une annexe en hypalon : statut passé à Super Héros....
Puis, sur une idée de Marie-Noëlle, je suis allé leur porter du Sturgéron (contre le mal de mer) et donner des cours sur les positions anti mal de mer... je suis peut être passé au statut de demi Dieu ??

Mardi 24 : Michel part avec son catamaran : un vrai boat people avec ses 7 passagers ; pas de survie, pas de balise, heureusement les passagers n'ont aucune notion de navigation, donc de sécurité.... Comme ils ont le temps, après une nuit passée à Klein Curaçao, ils devraient rejoindre les Aves ou Roques puis la Blanquilla et enfin la Martinique, ils m'ont promis un message, récit de leur traversée....
Suite à la panne de mon ordinateur et l’impossibilité de le réparer, j'en achète un neuf (300€ de moins qu'en France), seul problème le clavier est QWERTY ; avant de trouver les gommettes AZERTY en France, j' ai bidouillé : joli non ??

Au bureau de KLM de l'aéroport, j'ai pu obtenir un avoir en remboursement de nos billets Panama Bordeaux ; cela nous servira à payer notre retour Curaçao (ou autre) Bordeaux.
Je suis en négociation avec le chantier de Curaçao (théoriquement complet sur réservation, mais il devrait y avoir des défections...) pour y laisser Inoui fin avril. Après plusieurs jours sur liste d'attente, une défection a lieu et la place nous est proposée.
Ouf, maintenant si la situation sanitaire et les vols KLM le permettent, nous n'avons plus qu'à fixer les dates de sortie du bateau et du vol vers Bordeaux, prendre un billet ''Flex'' pour le retour à Curaçao à l'automne ou plus tard.... Certes il reste quelques difficultés mais les plus gros obstacles sont franchis.
Une routine aurait pu s'installer avec la configuration de mon nouvel ordinateur, des connections avec la tribu où les médias, des bains et balade à pieds,

Mais le Boat People de Michel est revenu au mouillage 2 jours après son départ : ses passagers ont renoncé devant les conditions de mer, clapot de face, forts embruns sur le pont, ils s'attendaient à une navigation cool.

Après une nuit au mouillage de Klein Curaçao puis quelques heures dans des conditions inconfortables, la panique a pris chez quelques personnes et s'est propagée ; suite à une AG, à l'unanimité, ils ont demandé à Michel de revenir à Curaçao. Comme ils étaient à portée de téléphone de Bonaire, ils ont pu joindre le Consul de France qui les a pris en charge dès l'arrivée.
Les autorités ont accordé à Michel 48 heures avant son nouveau départ.
J'ai donc continué à l'aider pour quelques bricoles, comme réparer correctement l'annexe qui tendait à se dégonfler et finir le carénage en apnée.

Lors d'une balade dans la zone des plages de luxe, un bar était ouvert pour les ventes à emporter : donc après le bain,

cocktail '' blue ocean'' avec du Curaçao bleu, dégusté assis sur un rocher face à la mer : dur-dur le confinement !

Nous avons bien conscience que les conditions en France ou dans d'autres pays peuvent être plus pénibles et que finalement, vu le contexte actuel, Curaçao était la bonne destination, nous ne pouvions rêver mieux.
Il nous reste un mois (ou plus) pour l'explorer mais cela est une autre histoire.
Prenez bien soin de vous !